Pierre Aunac
Note introductive
Le 6 juin 1978, la population de Californie a adopté la « Proposition Treize » en vertu de laquelle l’État fut contraint de diminuer le taux de l’impôt des deux tiers, provoquant un ébranlement fiscal sans précédent. Or, contrairement aux pronostics pessimistes de tous les experts, la Californie connut un essor spectaculaire et … sans perte de recettes fiscales. L’adage populaire ’’trop d’impôts, pas d’impôts’’ y trouva une confirmation éclatante.
Ce phénomène inattendu avait été prédit par un jeune économiste du nom d’Arthur LAFFER. Ce fut pour lui un triomphe, et sa théorie inspira les politiques libérales de Margareth TATCHER et Donald REAGAN. Mais les difficultés rencontrées par la Grande-Bretagne et le succès mitigé de la ’’Reagonomics’’ mettent en évidence les lacunes et les ’’trois erreurs’’ d’Arthur LAFFER, ainsi que les obstacles auxquels une politique économique libérale doit faire face.
La théorie de LAFFER n’est pas à négliger pour autant. Corrigée de ses erreurs et développée par quelques économistes français, elle fournit les bases d’une doctrine nouvelle : l’orthoéconomie, qui réconcilie en un même modèle, la théorie de l’offre chère aux économistes ’’classiques’’ et la théorie de la demande chère aux keynésiens, propose une explication nouvelle des crises économiques modernes et suggère des solutions.
À la lumière de ce modèle, la situation de la France apparaît particulièrement délicate car elle oppose à une reprise spontanée de l’activité, conforme à la philosophie libérale, trois blocage sur lesquels risquent de buter la politique de libéralisation mise en œuvre actuellement. (N.B. Texte écrit en 1987)
* *
Le Challenge de l’économie libérale
Un vent de libéralisme souffle sur tout le monde occidental. Après la crise de 1929 et l’ère de l’État-Providence qui a conduit aux excès de l’État-Fiscal, un peu partout, de l’Est à l’Ouest et du Nord au Sud, les tenants de l’interventionnisme perdent du terrain. La France n’échappe pas à cette évolution profonde1.
Mais l’expérience d’une politique libérale amène quelques désillusions. Aux U.S.A., l’application de la politique reaganienne n’a pas eu les résultats escomptés. En Grande-Bretagne, huit années de libéralisme ont changé la société britannique, mais cela, n’a pas suffit pour relancer l’activité et apporter une solution au problème du chômage et de l’emploi. En France, après quelques mois seulement d’un gouvernement libéral, et malgré l’ampleur des reformes engagées, un certain désenchantement apparaît déjà, et l’on s’inquiète de la persistance du chômage et du déficit du commerce extérieur.
C’est que le libéralisme se présente sous deux aspects complémentaires mais de nature essentiellement différentes : un libéralisme politique auquel aspire un nombre de plus en plus grand de citoyens, et un libéralisme économique qui est l’objet, depuis la crise de 1929, d’une controverse passionnée.
L’économie libérale est-elle en mesure de sortir un pays d’une économie de sous-emploi comme le prétendent ses partisans ? Telle est la question fondamentale à laquelle l’histoire n’apporte qu’une réponse ambigüe. N’a-t-elle pas trahi les espérances des libéraux ? Est-elle encore en mesure de répondre aux défis de notre temps ?
Avant d’entrer dans le vif du sujet permettez-moi de vous narrer les événements dont la Californie fut l’objet en 1978, événements connus dans le petit monde des économistes sous l’appellation de ’’Révolution des Contribuables’’.
Un homme fut à l’origine de ce phénomène : Howard JARVIS, un original, un entêté et opiniâtre, millionnaire de surcroît. À la suite de quelques démêlés avec le fisc américain, il pris la décision de consacrer toute sa fortune et son temps à la lutte contre l’impôt. Organisant conférences, débats publics et campagnes de presse, il finit par obtenir le nombre de signatures nécessaires pour provoquer l’organisation d’un référendum, car les habitants de Californie jouissent d’un droit qui n’existe que dans les véritables démocratie : le referendum d’initiative populaire.
Bref, le 6 juin 1978, la population californienne adopta la ’’Proposition Treize’’ aux termes de laquelle la Californie fut contrainte de réduire l’impôt de … 66 %.
Oui, vous avez bien entendu : l’impôt fut diminué des deux tiers. Autant dire que se fut un beau tollé. Les hommes politiques prédirent les pires catastrophes : l’État ne pourrait plus payer ses fonctionnaires, les immondices allaient s’accumuler dans les rues, et les écoles seraient contraintes de fermer leurs portes.
Les économistes ne furent pas en reste. L’Université de Los Angeles calcula la chute de production qui serait catastrophique. D’après eux, le nombre de chômeurs allait augmenter d’au moins 450 000 ! Or, qu’advint-il ?
Deux ans plus tard, aucune de ces catastrophes ne s’était produite. Au contraire, la production avait augmentée de 14 %. La consommation de même. Les recettes fiscales, après une baisse passagère, étaient revenues à leur niveau antérieur. Quant aux nombre de chômeurs, il avait diminué de 550 000. Et, le plus surprenant sans doute : le taux d’inflation, qui est, traditionnellement, le plus élevé de tous les États-Unis, était le plus modéré.
Tous les pronostics pessimistes étaient démentis par l’expérience. La surprise était générale. Pourtant, il y avait un économiste qui, seul contre tous, avait prédit ce qui s’était passé : Arthur LAFFER connu désormais pour la ‘’courbe’’ qui porte son nom, et dont les travaux ont inspiré la politique préconisée par les conseillers de Ronald REAGAN.
Qu’est-ce que la ’’courbe de LAFFER » ?
La cour de LAFFER est basée sur deux évidences.
« Pour un taux d’imposition égal à zéro, dit-il, les recettes fiscales sont nulles. Pour un taux de 100 %, les contribuables ne veulent plus travailler pour donner la totalité de leurs revenus à l’État. Alors, ils se réfugient dans le loisir ou le travail ménager et, de ce fait, l’assiette imposable tombe à zéro. Les recettes fiscales, à nouveau, sont nulles. »
Si l’on porte la courbe représentative des recettes fiscales sur deux axes rectangulaires, les taux étant en abscisse, cette courbe passe par deux points d’ordonnée nulle, pour les taux de 0 et de 100. c’est donc une courbe en forme de cloche qui passe par un maximum.
La courbe de LAFFER

Le sommet de cette courbe divise l’espace sous-tendu en deux zones :
– à gauche, une zone utile car, si on augmente le taux d’imposition, les recettes fiscales augmentent ;
– à droite, une zone inadmissible car, ici, une augmentation du taux d’imposition entraîne, au contraire, une DIMINUTION DES RECETTES FISCALES.
Or, ajoute Arthur LAFFER, dans la plupart des pays développés, on est sur la partie droite de la Courbe, dans la zone inadmissible.
Ainsi s’explique le ’’miracle californien’’ : la situation fiscale de la Californie étant sur la partie descendante de la courbe, la baisse du taux n’a provoqué aucune perte de recettes fiscales ; par contre, elle a largement relancé l’activité économique, augmenté l’offre de capital de la part des entrepreneurs et l’offre de travail de la part des salariés et, de ce fait, stimulé la création d’emplois nouveaux.
La Courbe de Laffer a fait grand bruit, trop grand bruit même puisque certains économistes, jaloux de la notoriété acquise par Arthur LAFFER, la qualifie de « trop fameuse Courbe de LAFFER». elle a inspiré les politiques de REAGAN et de Margareth TATCHER. Mais surtout, elle a ébranlé le monde des économistes plus ou moins anesthésiés par les mythes keynésiens car, pour la première fois, « on voit la doctrine économique venir au secours des égoïsmes individuels ». Pour la première fois, le fisc et la fiscalité voient leurs perversions dénoncés et leur auréole ternie.
Certes, on pourrait rétorquer qu’il n’y a pas grand-chose de nouveau dans cette théorie. Il est bien connue que, quand il est excessif, ‘’l’impôt tue l’impôt’’. C’est vrai, mais le mérite d’Arthur LAFFER n’en est pas moins certain. En effet, il a su donner à ce phénomène une représentation spectaculaire et convaincante. Car il ne se contente pas de représenter le phénomène fiscal. Il en donne des raisons motivées.
Désormais chacun sait de façon sensible, que la fiscalité peut être néfaste, que l’excès d’impôts décourage le travail, détériore l’activité et détruit l’emploi. Chacun sait que la fiscalité peut être à l’origine du gonflement du nombre de travailleurs sans emploi et même les partisans d’un socialisme attaché à la notion d’État-Providence ont reconnu la nécessité d’une réduction de la pression fiscale devenue excessive.
Mais alors, un questionnement vient à l’esprit : Comment se fait-il que la politique de réduction fiscale, qui a réussi avec éclat en Californie, en 1978, échoue aussi piteusement en Grande-Bretagne ? Que penser de la politique économique de Ronald REAGAN qui s’est traduite, en 1982, par une poussée du chômage telle que l’Amérique a connu, celle année-là, onze millions de chômeurs ?
C’est cette interrogation qui nous a conduit à examiner de plus près la ’’théorie de LAFFER’’, et qui nous a permis d’y découvrir trois erreurs dont nous allons dire rapidement quelques mots. De cet examen, nous tirerons une nouvelle doctrine économique, doctrine qui permet d’explique la plupart des événements contemporains : le succès de la Révolte des contribuables californiens, l’échec de la Dame de Fer, l’échec de Ronald REAGAN jusqu’en 1982, et son demi-succès par la suite, etc.
Voyons donc les trois erreurs de LAFFER.
LES TROIS ERREURS D’ARTHUR LAFFER
1. Le syndrome ultra-libéral
Si la Courbe de LAFFER est mondialement connue, on ignore que la théorie de LAFFER comporte un deuxième volet. En effet, sur le même graphique, on peut tracer, en plus de la courbe des recettes fiscales, la courbe de la production nationale, par exemple, la courbe représentant les variations du P.I.B. en fonction du taux d’imposition.
Pour Arthur LAFFER, la pente de cette courbe est toujours descendante car, dit-il, « en vertu des théories classiques, le prélèvement fiscal a toujours pour effet de dégrader l’activité économique. »
En fait, c’est là une affirmation un peu rapide. Certains économistes reconnaissent que l’impôt peut avoir, dans certaines circonstances et pour de faibles valeurs de son taux, un effet incitateur et pas seulement dissuasif.
Mais n’entrons pas dans cette controverse, cela nous entraînerait trop loin. Disons seulement qu’il n’est pas très scientifique d’attribuer, a priori, à la courbe de production une forme donnée à partir d’un pré-supposé doctrinal non justifié ! D’autant plus que les études économétriques menées en Grade Bretagne recèlent de graves anomalies qui ne peuvent se résoudre que si l’on admet que la courbe de production, au lieu d’être en tout point descendant, passe par un maximum.
J’en suis désolé car, comme vous, je n’aime pas beaucoup payer des impôts, mais l’objectivité me contraint à admettre que la fiscalité peut stimuler l’activité économique. C’est pourquoi, je propose un modèle modifié en conséquence.
Précisons que ces mêmes études économétriques donnent quelques indications utiles. Elles conduisent à situer le sommet de la courbe de production à un taux d’imposition de l’ordre de 20 à 25 %, et le sommet de la Courbe de LAFFER à un taux de l’ordre de 60 %. Voilà déjà une indication intéressante.
Le syndrome ultra-libéral

En effet, deux conclusions s’imposent à nous :
– 1. En matière de fiscalité, il existe deux optimum : un optimum économique, correspondant à l’activité maximale et à l’emploi maximum, situé au taux de 25 %, et un optimum fiscal, correspondant à la maximisation des recettes fiscales, pour un taux de 60 % ;
– 2. L’optimisation des recettes fiscales est toujours obtenue au détriment de l’activité et de l’emploi.
Bref, pour résorber le chômage et créer des emplois, nous savons ce qu’il faut faire.
2. Le dilemme de GUTMANN
Nous avons appelé la deuxième erreur de LAFFER, le ’’dilemme de GUTMANN’’ car cet économiste américain a mis en évidence une contradiction troublante. En effet, le taux d’imposition de la Californie et des autres États américains qui ont appliqué une politique de réduction fiscale est de beaucoup inférieur au taux correspondant au sommet de la courbe. Contrairement à l’opinion émise par Arthur LAFFER, on se trouve donc sur la partie gauche de la courbe, dans la zone utile. Bref, la Courbe de LAFFER, si séduisante soit-elle, ne peut expliquer le succès de la Révolte des Contribuables. « Cela pose un problème aux hommes politiques » dit-il.
Divers économistes, dont Robert GUTMANN et James BUCHANAM ont essayé de proposer une explication à ce phénomène. Mais leur explication est si tarabiscotée – quand elle n’est pas fausse mathématiquement – qu’elle n’emporte pas la conviction. Pourtant le dilemme de Gutmann peut trouver une solution simple dans ce que nous avons appelé la Théorie Dynamique des Effets de la Fiscalité.
Revenons à la Californie. Supposons qu’on abaisse le taux d’impôt de T1 à T2. Dans un premier temps, les recettes fiscales diminuent, le point figuratif sur la courbe de LAFFER de R1 à R2. Mais d’autre part, la production augmente de A1 à A2. Ce sont les effets statiques d’une réduction fiscale.
Le dilemme de Gutmann

La production augmentant, l’investissement augmente à son tour, d’où une hausse des capacités de production. Autrement dit, après un laps de temps plus ou moins long, la courbe de production s’élève dans son ensemble, la production passant alors de A2 à A3, ce qui entraîne une montée de la Courbe de LAFFER. Les recettes fiscales passent alors de R2 à R3.
Courbe de la Théorie dynamique

Soulignons que le phénomène ne s’arrêtera pas là. En effet, la hausse de la production de A2 à A3 va provoquer une nouvelle hausse des investissements, d’où montée continue de la courbe de production. Alors que l’effet statique de la production des recettes fiscales se produit une fois pour toutes, l’effet dynamique est une fonction continue, croissante dans le temps. En bref, tôt ou tard, l’effet dynamique rattrapera et effacera la baisse initiale des recettes fiscales.
Ainsi s’explique le miracle de la Californie.
3. Le garrot monétaire
La troisième erreur de LAFFER est révélée par l’échec relatif de REAGAN. Il ne faut pas oublier, en effet, que ce n’est qu’au milieu de son deuxième mandat que Ronald REAGAN a réussi à relancer l’économie américaine. Comment se fait-il qu’une politique qui a connu un succès spectaculaire dans un État américain ne produise aucun effet quand elle est appliquée à l’ensemble des États-Unis ?
Divers explications ont été avancées sans emporter une conviction unanime. Pour ma part, je crois qu’il y a une raison simple à cet échec, trop simple sans doute pour une collectivité d’économistes acculturée aux doctrines dominantes.
Le garrot monétaire

Mais avant d’aller plus loin, mais il faut évoquer une controverse qui divise le monde de l’économie en deux clans. Pour le premier, le moteur de l’économie, c’est l’offre : offre de travail par les salariés, offre de capital par les employeurs, offre de capitaux par les épargnants. Il suffit de produire et l’offre se transforme en demande, crée ses propres débouchés. En vertu de cette croyance, la surproduction ne peut être qu’un phénomène passager qui se résorbe de lui-même.
Pour les autres, d’obédience keynésienne, c’est la demande qui tire l’activité. Si la demande est suffisante, l’offre se débrouille pour suivre.
N’entrons pas dans ces vaines querelles, mais remarquons seulement que ni l’une ni l’autre de ces doctrines n’apparait pleinement satisfaisante, tout en contenant chacune, sans doute, une part de vérité. La théorie d’Arthur LAFFER se rattache aux théories de l’offre. Mais voilà, l’expérience mitigée de Ronald REAGAN et l’échec de Miss TATCHER montrent, à l’évidence, qu’elle n’est pas suffisante.
Mais le mot suffisant nous rappelle quelque chose. Il nous rappelle la ’’condition nécessaire et suffisante’’ chère aux mathématiciens. Alors, la lumière jaillit : la théorie de LAFFER exprimerait une condition nécessaire mais non suffisante, la condition de raison suffisante – comme disent les philosophes – étant fournie par la demande keynésienne qui plafonne l’activité. Il suffit que le plafond de la demande soit assez bas pour écrêter la courbe de production et empêcher toute réduction de la fiscalité de produire les effets de la relance attendus. Or, la demande s’exprime au moyen de la quantité de monnaie en circulation. Il ne faut pas oublier, en effet, que, pour se dénouer, tout échange de marchandise exige l’existence préalable d’un flux monétaire disponible. Pour que l’activité puisse atteindre un niveau donné, il faut donc qu’il y ait un niveau équivalent de monnaie disponible et susceptible d’alimenter la DEMANDE.
Si Ronald REAGAN a échoué à relancer l’activité et à résorber le chômage qui sévissait, c’est peut-être, parce que la politique monétariste menée par le Federal Reserve Board a imposé à l’économie américaine l’étouffement d’un garrot monétaire. N’est-il pas troublant, en effet, de constater que l’activité a redémarré seulement quand l’Amérique a connu un déficit budgétaire important et soutenu ?
Mais le garrot monétaire n’est pas la seule cause de blocage de l’activité économique. L’observation de la situation des pays occidentaux suggère l’existence de deux autres mécanismes qui peuvent s’opposer à la relance qui devrait résulter d’une baisse de la pression fiscale.
Le premier ne fait que renforcer l’effet de garrot de nature proprement monétaire, en détournant des circuits économiques les flux monétaires ou en provoquant une anémie de la demande de monnaie. Keynes avait déjà signalé qu’une partie de la monnaie pouvait être stérilisée par l’épargne de précaution et la spéculation. Si les ’’encaisses oisives’’ de la thésaurisation ont pratiquement disparu, il n’en est pas de même des ’’encaisses stériles’’ de la spéculation qui se sont, au contraire, considérablement amplifiées et atteignent maintenant des niveaux records. Mais, en plus de ces limitations techniques, existe aussi un blocage psychologique beaucoup plus pernicieux. En effet, l’offre de monnaie peut venir buter sur le ’’BUTOIR DE L’ENDETTEMENT’’. En d’autres termes, la croissance du pouvoir d’achat peut être limitée par l’absence de VOULOIR d’achat. C’est le cas notamment des pays dont les entreprises sont fortement endettées, quand cet endettement risque de mettre en cause leur survie. Or, l’endettement des agents économiques ne peut que s’accroître indéfiniment dans le temps du fait même de la nature de la monnaie moderne qui est constituée quasi exclusivement de monnaie de crédit.
C’est ce butoir qui semble se manifester en France, en 1987, puisque la suppression de l’encadrement du crédit n’a provoqué, contre toute attente, aucune augmentation significative de la masse monétaire.
Enfin, existe un troisième blocage, plus subtil et plus pernicieux encore : c’est le verrou de l’investissement. De quoi s’agit-il ? Revenons au modèle que nous avons proposé pour représenter l’activité économique d’une nation en fonction du taux de la pression fiscale. On sait que les entreprises consacrent un certain pourcentage de leurs recettes à l’investissement. On peut donc déduire de la courbe de production la courbe représentative des investissements en fonction du taux de l’impôt.
Mais pour que l’activité d’une nation se maintienne, et a fortiori pour qu’elle augmente et crée des emplois, encore faut-il que l’appareil productif procède à un investissement minimum qu’on peut représenter sur notre modèle par une droite horizontale. Elle constitue un seuil, en dessous duquel l’activité ne peut que se dégrader, et, en dessus duquel, elle peut se développer, la courbe de production se déplaçant vers le bas ou vers le haut, en conséquence.
Seuil d’investissement

Or, on remarque que cette droite coupe la courbe des investissements en un point, correspondant au taux Tb’ que nous appellerons ’’taux de blocage’’ qui constitue ce verrou de l’investissement. En effet, pour les taux inférieurs au taux de blocage, l’investissement disponible est supérieur au seuil d’investissement nécessaire pour maintenir l’activité et soutenir la croissance économique. Dans cette zone, la production peut se maintenir, voire progresser durablement. Mais, pour les taux supérieurs au taux de blocage, l’investissement disponible est inférieur au seuil d’investissement. Cela veut dire que la courbe représentative de l’activité va s’affaisser et l’activité se réduire. Dans cette zone, aucune progression dynamique n’est plus possible. Le moteur de la croissance est arrêté.
Ce phénomène dynamique produit l’effet inverse de celui que nous avons décrit précédemment : il engage l’économie dans une régression de plus en plus profonde et durable.
Nous n’allons pas développer ici cette théorie dynamique ; cela nous entraînerait trop loin. Contentons-nous d’en tirer deux conséquences importantes :
– Pour un pays dont le taux d’imposition est supérieur au taux de blocage, ce qui est généralement le cas des pays qui ont connu une longue période de ralentissement économique, pour être efficace et relancer l’activité, la diminution du taux moyen de l’impôt doit être assez importante pour surmonter le verrou de l’investissement. Dans le cas contraire, elle est inefficace et ne peut que limiter les dégâts.
– Si la crise économique dure au-delà d’un certain délai, la droite du seuil d’investissement peut s’élever au-dessus de la courbe d’investissement. Il n’y a plus, alors, de seuil de blocage mais blocage généralisé. Pour surmonter cette situation, une simple réduction de la pression fiscale ne suffit pas. Il faut, en outre, prendre des mesures spécifiques pour ’’forcer’’ l’investissement.
* * *
Je voudrais, ici, ouvrir une parenthèse pour souligner que cette nouvelle théorie permet de donner une définition objective, car basée sur des paramètres économiques identifiables et mesurables, des trois régimes politiques usuels : libéralisme, social-démocratie et collectivisme.
Ce n’est pas le moindre de ses intérêts.
Régimes politiques et fiscaux

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… Après ce long exposé, il est temps de conclure.
Le modèle dont nous avons esquissé les grands traits apporte une explication cohérente et logique aux crises plus ou moins larvées, plus ou moins vives qui affectent l’économie de la plupart des pays soumis à la loi du marché. Il constitue le coeur d’une nouvelle théorie, qu’on pourrait appeler l’ortho-économie, qui présente, me semble-t-il, un mérite particulier : celui de réconcilier en une seule construction des théories antagonistes qu’on a toujours opposé les unes aux autres. Ce faisant, elle tente d’amorcer une théorie unitaire qui fait si cruellement défaut à la science économique, en recourant au précepte préconisé par André Lichnerowicz :
« Le premier devoir d’une théorie nouvelle est de rendre justice à ses devancières, de comprendre le pourquoi de leurs succès, de les englober, non de les abolir. »
Certes, ce modèle n’est pas complet car les aspects monétaires ne sont que partiellement pris en compte. Mais il permet de dégager des conclusions pratiques, utilisables immédiatement pour apporter au problème de la relance et de l’emploi des solutions qui lui font défaut. Enfin et surtout, il fournit au libéralisme économique une justification rigoureuse et objective dégagée des pré-supposés doctrinaux ou des arrières pensées idéologiques qui le pervertissent trop souvent.
Nous évoquerons deux conclusions concrètes :
– la première concerne la nécessité d’une réduction radicale de la pression fiscale. Nous savons maintenant que les excès de la fiscalité détruisent l’emploi et engendrent le chômage. Nous avons pu calculer que, pour une situation comparable à celle de la Grande-Bretagne, en 1980, une baisse de 1 % est susceptible de provoquer la création de 320 000 emplois nouveaux. Nous savons que le libéralisme est la clé de voûte de la lutte contre le chômage et de la création de nouveaux emplois. La libéralisme sera fiscal ou ne sera pas.
Mais nous savons aussi que, si une politique de réduction fiscale est chose nécessaire, elle ne sera pas suffisante. D’où la deuxième conclusion : pour produire ses effets attendus, une politique de réduction fiscale doit être accompagnée d’un desserrement de l’encadrement des crédits. Il faut en même temps relâcher le garrot monétaire qui étrangle le pays. Ces deux politiques doivent être menées de pair.
Le monétarisme voilà l’ennemi.
Pierre AUNAC
Addendum
Ce texte, écrit en 1987, se situe dans le cadre de la reprise de vigueur du libéralisme. En France, le ’’tournant de la rigueur’’, de 1983, a marqué une rupture avec les promesses de l’élection présidentielle de 1981. Les socialistes ont adopté des idées libérales en vogue en Grande-Bretagne et aux U.S.A. En URSS, les dirigeants sont ébranlés par l’accident de la centrale nucléaire de Tchernobyl, et le mouvement ouvrier polonais, Solidarnosc, harcèle le régime totalitaire et fait des émules dans les autres pays satellites de l’URSS. Le libéralisme bénéficie d’un accueil favorable dans le monde.
Ce texte emprunte ce courant porteur pour amorcer une critique des arcanes du libéralisme sur plusieurs points :
– le chômage ne recule pas malgré les mesures retenues par les dirigeants ;
– la création monétaire est absente de l’enseignement économique, et les idées surannées ont libre cours ;
– Le libre-échange prôné par les libéraux est un dogme intouchable ;
– la fiscalité devrait être repensée pour favoriser les investissements des entreprises.
Dans le contexte actuel (2026) avec les traités constitutionnels de l’Union européenne, la BCE interdite d’avances aux États selon les arcanes de l’ordo-libéralisme, le dogme intangible du libre-échange alors qu’il n’y a pas de SMIC international, … les responsables politiques mesurent l’impuissance dans laquelle ils sont confinés. En France, malgré un taux d’impôt des ménages de plus de 42 %, l’on assiste à la dégradation indiscutable de la Santé, de l’enseignement, de l’armée, comme de la sécurité, et le chômage ne descend pas sous les 8 %. Où sont passées les garanties sociales de l’état-providence ?
Face à la désindustrialisation, l’esquisse de la théorie dynamique de l’économie propose des compréhensions nouvelles et permet de penser le redressement de la situation économique du pays comme des autres membres de l’UE. Cette voie est celle que nous dénommerons ortho-libéralisme dont les fondements sont à rechercher dans l’ortho-économie, discipline fondée par Jacques Dartan dont Pierre Aunac fut l’un des prolongateurs.
Faire connaître cette approche économique non-orthodoxe est l’objet de ce site. Le lecteur pourra en découvrir les recherches et propositions sur la monnaie, la fiscalité, l’approche systémique de l’entreprise, l’intégration de l’écologie, mais aussi l’épistémologie dans la perspective d’aboutir à une science économique enfin digne de cette dénomination.
1 Ce texte date de 1987
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